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Méditation et dépression.

Sylvain Michelet.

Ce n’est pas seulement sur le terrain de la recherche, en passant des « méditants » au scanner pour étudier les zones actives de leur cerveau que la médecine occidentale s’ouvre à la pensée bouddhiste. En thérapie aussi les liens se tissent. Le plus souvent sous forme d’emprunts, comme l’a montré au printemps 2006, à Montpellier, le Forum International Bouddhisme et Médecine, consacré à la dépression.

Convenons-en : si les rapports entre bouddhisme et médecine occidentale éveillent la curiosité, la dépression, elle, n’est pas un sujet vraiment folichon. Annonciateur de tempête, le mot lui-même évoque l’effondrement. On voit s’ouvrir un gouffre, fait de nuits agitées et de réveils sans envie, d’idées noires face auxquelles on ne peut réagir, et finalement, au « fond du trou », une hébétude proche de l’abrutissement. La dépression fait peur.

À juste titre, si l’on s’en tient aux chiffres. Selon l’OMS, 5 % des personnes habitant les pays « développés » en souffrent aujourd’hui, et 17 % - une sur six - en subiront au moins une au cours de leur vie. Pire encore, ne cessant de progresser, elle devrait constituer en 2020 la deuxième cause d’invalidité après les cardiopathies, alors qu’elle occupe la quatrième place aujourd’hui. De nombreuses autres statistiques pourraient noircir le tableau, surtout venant de France où 17,3 % des hommes et 31,3 % des femmes avaient acheté en 2000 au moins une boîte de médicaments psychotropes (somnifères, anxiolytiques, antidépresseurs), un record mondial qui se maintient année après année, tandis que le taux de suicide approche des sommets.

Le trou noir de la dépression

Attention, on ne parle pas ici de déprime, mais de dépression véritable, ou "épisode dépressif majeur" dans le jargon des spécialistes (voir encadré). Et s’il est une affection qu’on peut qualifier d’« holistique », la voici. « La dépression n’est pas une maladie mentale, rappelle le docteur Pierre Philippot, professeur de psychologie à l’université de Louvain (Belgique), c’est un syndrome qui touche l’être dans son intégralité. » On souffre affectivement, déjà, bien plus que dans une simple déprime : on se sent triste, vide, incompétent ou même désespéré, on manque d’enthousiasme, on perd tout intérêt pour ce qui passionnait auparavant. A ces symptômes viennent s’ajouter des troubles dits « cognitifs » (perte d’attention et de mémoire, incapacité à se concentrer), mais aussi comportementaux (apathie) et physiques (perte ou gain de poids, augmentation du sommeil).

Un épisode dépressif majeur se soigne relativement facilement. Grâce aux médicaments, bien sûr, même s’il faut compter avec les effets secondaires des antidépresseurs, et prévenir contre l’usage des anxiolytiques, contre-indiqués mais souvent prescrits car présentant moins de risques, vu leur action plus rapide. Les psychothérapies donnent également de bons résultats, principalement la psychologie cognitive, peut-être parce qu’elle se pose les bonnes questions : à quoi, et comment, pensent les dépressifs ?

La nouvelle explication cognitiviste

En effet, dès sa création par le neurologue américain Aaron Beck, la psychologie cognitive - qui s’occupe de la façon dont les gens apprennent et savent - a estimé que la dépression résultait d’une manière biaisée de penser. Cette « distorsion cognitive » est, évidemment, influencée par des croyances ou des opinions résultant d’expériences, souvent vécues dès l’enfance. Une mise en compétition permanente avec un frère ou une sœur, par exemple, nous apprendra que nous ne méritons pas d’être aimé si nous ne sommes pas le meilleur. Comme il est impossible d’être le meilleur en tout, il en résultera un apprentissage de l’évitement des situations, un cercle vicieux qui convainc rapidement qu’on est nul.

« La nouveauté dans la compréhension de la dépression, explique Pierre Philippot, le psychologue de Louvain, ce sont les études qui ont montré que certaines manières de réfléchir sur les expériences personnelles pouvaient précipiter ou maintenir des états émotionnels négatifs, principalement la dépression. C’est notamment le cas de ce qu’on appelle la « rumination mentale », cette manière analytique et abstraite de se poser sans cesse des questions sur le pourquoi de son état, d’essayer d’en comprendre les causes et de penser et repenser aux conséquences. « Mais pourquoi est-ce que je me sens si triste, et que va-t-il arriver si ça continue ? » Ce mode de fonctionnement mental est caractérisé par l’apparition et le maintien d’émotions négatives, car presque systématiquement les personnes ne trouvent pas de réponses satisfaisantes à leurs questions. »

Reste à savoir comment en changer. Face à un épisode dépressif majeur, la thérapie cognitive sait faire, et elle procède par petites touches. À chacune des pensées et émotions négatives que le patient rapporte - « j’ai raté ceci, ma vie est nulle, je ne mérite pas d’être aimé » -, le thérapeute propose d’appliquer une réflexion rationnelle, visant à faire la part entre les faits et les idées. On établit des listes. De séance en séance, le patient est invité à repérer les comportements et les situations qui lui assombrissent l’humeur, et des indications lui sont données sur la manière de les changer. Le plus souvent, au bout de quelques semaines ou de quelques mois, les résultats sont au rendez-vous et le patient repart content.

Le problème de la rechute

Mais comment éviter la rechute ? C’est en fait le problème principal, car si l’on parvient sans trop de difficulté à résorber un épisode majeur, il y a trop souvent récidive. Toutes thérapies confondues, 50 % des gens ayant souffert d’une dépression en subissent une autre dans les années qui suivent, et le taux passe à 70 % pour ceux qui en ont connu deux, et à 90 % après la troisième fois. Plus grave encore, ces rechutes ont besoin de moins en moins de raisons, d’événements pénibles ou stressants, pour se déclencher.

C’est autour de ce constat que se réunissent, dans les années 90, les professeurs et chercheurs Zindel Segal, Mark Williams et John Teasdale, trois docteurs en psychologie, responsables de divers programmes en thérapie cognitive, à Toronto, Oxford et Cambridge. La thérapie cognitive s’avère plus efficace que toutes les autres contre la dépression, mais elle souffre de nombreux défauts. Elle est individuelle et longue - donc coûteuse et souvent abandonnée - et elle réussit difficilement, elle aussi, à éviter la rechute, même si elle y parvient mieux que d’autres, avec son taux de récidive variant de 20 à 35 % selon les études, dans les 12 ou 24 mois suivant la fin des soins, contre 50 à 80 % après l’arrêt d’un antidépresseur. Chargés de mettre au point un programme de soutien à long terme, les trois universitaires décident de se concentrer non plus sur la nature des pensées et émotions des patients, mais sur la façon même dont ils réfléchissent. Autant dire qu’ils s’approchent de la pensée bouddhiste, pour laquelle le changement du regard porté sur soi-même et sur les événements est un but. Mais il leur faudra un détour, et la rencontre avec Jon Kabat-Zinn, qui l’a déjà accompli.

Pleine conscience et grain de raisin
En 1979, le docteur Jon Kabat-Zinn a ouvert la première « clinique de réduction du stress », à l’école de médecine de l’université du Massachusetts. Une clinique de réduction du stress au sein d’un CHU ! « J’avais les diplômes, dit-il pour expliquer comment un tel projet a pu être accepté. Comme j’étais titulaire d’un doctorat en biologie moléculaire obtenu au MIT auprès d’un lauréat du prix Nobel, ils se sont dit que je devais savoir ce que je faisais ! » Il n’a pourtant pas caché sa pratique du bouddhisme, du yoga, des arts martiaux. Et son programme est révolutionnaire, d’autant qu’il s’applique aux patients comme aux thérapeutes, appelés ici « instructeurs » : relaxation, respiration et visualisation, une batterie d’exercices puisés dans le yoga ou la méditation bouddhiste, mais sans référence à ces sources ni même à une quelconque philosophie. Résultat : la réussite sur toute la ligne. En plus du stress, le programme s’ouvre au traitement de l’anxiété, puis à celui de la douleur. Les études viennent confirmer les succès. Jon Kabat-Zinn - aujourd’hui directeur de plusieurs institutions, dont l’association qui organise les rencontres annuelles entre le Dalaï Lama et les scientifiques - en profite pour affiner les concepts, et notamment celui de « pleine conscience », au centre de sa démarche et directement inspiré du bouddhisme. La « pleine conscience », en anglais « mindfulness ». C’est en effet le cœur de l’affaire... mais qu’est-ce que ça veut dire, et comment y accéder ? La traduction est peu parlante, reconnaît Jon Kabat-Zinn, pour qui l’espagnol « presencia mental » ne convient guère mieux, seul l’italien « consapevolenza » trouvant grâce à ses yeux. Dans son livre, il explique : « La pleine conscience signifie être attentif d’une manière particulière : délibérément, dans le moment présent et sans jugement. » On aura compris qu’il s’agit d’un état de présence consciente à soi-même, mais que pour le connaître, il faut autre chose que des mots. Il suffit d’un seul exercice pour comprendre - c’est pour se soigner qu’il en faut beaucoup. Pour illustrer le concept, Jon Kabat-Zinn et ses émules proposent à leurs patients, en guise d’introduction au programme de réduction du stress par la pleine conscience, l’exercice du grain de raisin. Un raisin de Corinthe, qu’il doivent toucher, palper, humer et même écouter, puis sucer, mordre et enfin avaler, en concentrant toute leur attention sur leurs sensations successives.

Méditation versus dépression

De la découverte par les thérapeutes cognitifs de Jon Kabat-Zinn et de son concept naîtra la MBCT, ou « thérapie cognitive basée sur la pleine conscience », appliquée au traitement de la rechute dépressive. La MBCT ne diffère guère de la thérapie contre le stress de Jon Kabat-Zinn. Dans son déroulement, en tout cas. Les patients, dépressifs risquant la rechute ou désirant arrêter les antidépresseurs, sont réunis en groupe d’une vingtaine, deux heures par semaine pendant huit semaines. Ils doivent de plus s’engager à pratiquer individuellement chaque jour, pendant une heure, guidés par des enregistrements audio. Chacune des séances collectives a un but précis. La première, par exemple, permet d’identifier et de commencer à contrôler le « pilote automatique », ce fonctionnement autonome du mental qui, distrayant de la réalité du moment, conduit si facilement à la rumination. Au programme des séances suivantes : « gérer les obstacles » (notamment ceux qui donnent au débutant le sentiment qu’il ne « réussit » pas les exercices), « conscience de la respiration », « rester présent », « permettre/lâcher prise », « les pensées ne sont pas des faits », « comment prendre soin de moi au mieux », et « utiliser ce qui a été appris pour gérer les humeurs futures ». Autant d’étapes progressives d’un chemin vers la sérénité, sinon la sagesse !

Les exercices sont également, sans le dire et via Jon Kabat-Zinn, inspirés du yoga et du bouddhisme. En séances ou à domicile, les patients apprennent le « body scan » (ou balayage progressif, par la conscience, de toutes les parties du corps), le contrôle de la respiration, la marche consciente, l’attention lors d’activités routinières telles que laver la vaisselle, se laver les dents ou manger... « Le message principal est : soyez conscients, laissez aller, écrivent Zindell, Williams et Teasdale. Car ce sont les tentatives continuelles d’échapper ou d’éviter le malheur, ou d’atteindre le bonheur, qui font tourner les cycles négatifs. Le but du programme est la liberté, pas le bonheur. » Bref, au lieu de ruminer sur le pourquoi et le comment, on apprend à laisser défiler ses pensées, émotions et sensations, comme des nuages dans le ciel, avec une acceptation bienveillante. Et ça marche ! Menées sur plusieurs années, les études ont montré une diminution de moitié des rechutes. A une seule condition : le thérapeute doit devenir instructeur et pour cela, doit lui-même pratiquer. Pas forcément le bouddhisme, d’ailleurs : « J’ai ma propre pratique méditative, que je qualifierais de laïque car elle n’est liée à aucune métaphysique ou spiritualité », déclare Pierre Philippot, qui a introduit la MBCT en francophonie.

Du bouddhisme sans le bouddhisme ?

Il n’est en effet jamais question du bouddhisme lors d’une MBCT. Cependant, la concordance est parfaite entre la recherche clinique, qui fait de la rumination mentale le mécanisme majeur de la dépression, et la seconde Noble Vérité du bouddhisme, selon laquelle la cause de la souffrance est l’attachement. C’est parce qu’on s’acharne à réfléchir sur les raisons de son malheur que l’on devient dépressif, emporté par les émotions négatives que cette réflexion induit. Et le bouddhisme, dont le lama tibétain Sogyal Rinpoché dit que « tout l’enseignement vise la suppression de la souffrance », a de longue date mis au point des pratiques pour contrôler et éliminer ces émotions négatives. « La qualité merveilleuse de l’esprit est qu’il peut être transformé, poursuit le lama. Il dispose pour cela de quatre outils, qui sont autant de remèdes : la raison - qui permet de dégager la réalité des projections de notre esprit -, la méditation - pour mesurer l’évanescence de nos pensées -, la compassion - pour apporter à l’esprit la tendresse -, et la visualisation et les mantras - pour faciliter le travail ! »

« En adaptant les pratiques de méditation et le yoga conscient à un environnement séculier, nous enseignons le bouddhisme sans mentionner le bouddhisme, ajoute Jon Kabat-Zinn Où pourrait-on, mieux qu’à l’hôpital, offrir une approche universelle du soulagement de la souffrance tout en vérifiant son efficacité ? » De là à considérer la dépression comme un bien, il n’y a qu’un pas que certains bouddhistes franchissent presque. Comme la psychologue danoise Lene Handberg - curieusement chargée par son maître Tarab Tulku Rinpoché d’aller enseigner le bouddhisme aux jeunes tibétains en exil, aujourd’hui trop occidentalisés pour accepter l’enseignement classique. « La dépression est une clé pour changer, déclare-t-elle, car elle offre l’occasion de nous écarter de cette réalité conceptuelle, faite de mots, que nous prenons pour la réalité. En nous ramenant à nos sensations, elle nous permet de mesurer l’interdépendance entre les deux : la dure réalité existe, mais si nous refusons de l’identifier à nos états intérieurs, nous pouvons trouver les moyens de la changer, l’unité dans la dualité. » Tous les espoirs sont donc permis, aux déprimés lambda comme aux vrais dépressifs - à condition qu’ils méditent !

Voir en ligne : Article extrait de "Nouvelles clés"